Dossier: Paisatges sonors - Observatori del Paisatge

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1 de febrer de 2013

Industrie, la difficile invention d'un patrimoine

"Architectures et patrimoines industriels" interroge le rapport des Français à leur histoire industrielle. Entretien.

MARION COCQUET

Le Point (França) [Entrevista]

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(1) À Wallers-Arenberg, l'un des quatre grands ''sites de la mémoire' du bassin minier. Pierre-Olivier (3) Raffinerie de Normandie, Gonfreville l'Orcher. (4) Centrale de Chinon. (5) Chocolaterie Meunier. Vue d'ensemble du moulin Saulnier. (6) La recette du jour du puits Couriot à Saint-Étienne

Il y a des tours élévatrices et des hauts-fourneaux, des canaux de dérivation et des crassiers, l'élégante manufacture royale de la Villeneuvette, dédiée aux draps fins, et l'écrasante raffinerie de Normandie. Architectures et paysages industriels (La Martinière) offre un voyage inédit dans l'histoire industrielle française à travers 30 sites, mis en lumière par les admirables photographies de Pierre-Olivier Deschamps (agence VU') et racontés à mesure par deux experts, Jean-François Belhoste et Paul Smith. Pendant plus de vingt ans, l'un et l'autre ont travaillé à inventorier et protéger le patrimoine industriel de France. Et espèrent aujourd'hui, disent-ils, contribuer à "réconcilier" avec lui les Français. Entretien.

P. Votre livre "donne à voir" autant qu'il le raconte le patrimoine industriel français : comment votre travail avec Pierre-Olivier Deschamps s'est-il organisé ?

R. À l'Inventaire général du patrimoine culturel (1) nous travaillions déjà, Paul Smith et moi-même, avec des photographes : cette approche par l'image nous intéressait beaucoup. Nous avons souhaité écrire nos textes à partir des photos prises par Pierre-Olivier Deschamps qui partait seul sur les sites, appareil en bandoulière. Parce que son oeil à lui nous permettait de découvrir des choses. Je sais, par exemple, que l'industrie a toujours été très innovante dans l'utilisation de nouveaux matériaux : le fer, le béton, avant cela la brique. Mais j'avais un rapport très abstrait à cela ; l'attention de Pierre-Olivier aux textures, aux matières, permettait de leur donner une nouvelle dimension.

P. Vous êtes entré en 1981 à l'Inventaire général. Quels obstacles y avez-vous rencontrés ?

R. Contrairement à ce que je craignais, les historiens de l'art et de l'architecture se sont montrés très rapidement sensibles aux sites industriels. Dès l'ouverture de l'Inventaire par Malraux en 1965, d'ailleurs, certains lieux avaient été repérés et protégés. Les choses devenaient cependant plus difficiles lorsque nous entrions dans le vif du sujet de la protection au titre des monuments historiques. Il y a eu des oppositions de propriétaires et d'industriels qui refusaient de voir le lieu où ils travaillaient transformé en "musée". Les batailles ont été considérables. En Lorraine, elles se sont soldées par des destructions brutales de certains hauts-fourneaux, comme celui de Longwy, abattu dans l'idée de faire du site un parc d'attraction...

P. Protéger ou non un site industriel est une décision politique, au sens le plus large du mot ?

R. Très politique. Dans les années 80, 90, l'idée était plutôt de faire table rase de cette industrie en crise, en Lorraine comme dans le Nord-Pas-de-Calais. Notre discours à nous était et reste de dire que ces sites font partie de l'histoire de la France, que des gens ont vécu à cet endroit, ont travaillé à la construction de la richesse et de la puissance de ce pays. Il y a au fond une dimension identitaire à la valorisation de ce patrimoine, or les Français ont tendance à vouloir le laisser de côté. Même s'il est vrai que les choses changent aujourd'hui. Au contraire d'une période où l'on affirmait être entré dans un monde "post-industriel", on se rend compte que l'innovation, y compris dans la construction de biens matériels, est fondamentale dans le développement d'une société.

P. L'inscription du bassin minier du Nord au patrimoine de l'Unesco est-elle, à vos yeux, emblématique de ce changement ?

R. Oui, comme le fait que les communes du bassin se soient fédérées pour obtenir cette inscription. Car, à l'époque où nous avons fait classer les chevalements (2), les réticences étaient très grandes. On nous disait : "Le Nord n'est pas un pays noir." Aujourd'hui, peut-être aussi grâce à un contexte économique régional un peu moins difficile, il y a une réappropriation de cette histoire. C'est normal. Une crise industrielle s'accompagne toujours d'une période de deuil. Elle peut se traduire par une liquidation ou une mise au réfrigérateur... qui permet parfois, plus tard, une appropriation par les collectivités locales, les associations ou les anciens.

P. Qu'est-ce qui détermine la décision de protéger un site industriel plutôt qu'un autre ?

R. Quand l'Inventaire a été créé, l'idée était, sur la base d'une connaissance d'un type de lieu, de choisir un ou plusieurs sites emblématiques. Dans la pratique, ce qui est plus déterminant est la bonne volonté des personnes concernées. Les cas sont multiples. C'est l'Inventaire, par exemple qui a révélé l'intérêt patrimonial de l'ancien site sidérurgique de La Voulte et a permis sa mise en valeur localement. Dans le cas d'Uckange, même s'il y avait une volonté générale de faire table rase de la sidérurgie, un petit groupe d'anciens s'était mobilisé pour la protection du site. Les gens qui vivent près de l'ancienne usine nucléaire d'EDF à Chinon considèrent désormais que cette énorme boule fait autant partie de leur paysage que les châteaux de la Loire...

P. Vous expliquez que peu d'architectes ont travaillé sur des constructions industrielles.

R.Oui, pour différentes raisons. Soit, tout simplement, parce que la conception était plutôt confiée à des ingénieurs. Soit parce qu'ils n'avaient pas suffisamment de renom pour que l'on se souvienne d'eux. Soit parce qu'ils ne souhaitaient pas signer une architecture commerciale. Même si dans certains cas, comme le luxe, l'agro-alimentaire ou les industries liées au pouvoir royal, la volonté est nette de créer des monuments ostentatoires.

P. L'Angleterre a joué un rôle précurseur dans l'archéologie industrielle. Quel rapport entretient-elle à ce patrimoine-là ?

R. À cause du rôle majeur qu'a joué la révolution industrielle dans la domination britannique, elle est extrêmement mise en valeur. En France le sujet a été abordé sur une plus longue durée, comme une succession de révolutions, des périodes d'accélération. La France a beau avoir été très en avance sur l'Angleterre pendant la deuxième révolution industrielle, avec l'électricité, l'automobile, l'aviation, elle met bien moins en valeur cette partie-là de son histoire. J'ai été frappé de voir qu'à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de Londres l'histoire industrielle de la ville était racontée. On imagine mal la même chose à Paris...

P. Pourquoi ?

R. Paris s'ignore comme ville industrielle, alors qu'elle a été un centre majeur pour l'aéronautique, l'automobile. Plus qu'ailleurs il y a ce contraste entre la réalité et ce qu'on en dit. Et c'est dommage. Si Paris a été le berceau de l'automobile, c'est qu'avant cela s'y trouvait toute l'industrie des fiacres, des carrosseries et avec elle celle du métal, du bois, des premières machines à vapeur. Est-ce que l'on imaginerait que dans le 16e arrondissement, de Chaillot à Passy, se trouvaient des usines mécaniques, avec des raffineries de sucre le long de la Seine ? Non, et au fond on ne veut pas le savoir. Pourquoi ? C'est une question très profonde, qui touche à l'image qu'un pays a de lui-même.

 

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